Plus de quarante ans se sont écoulés depuis que j’ai posé le pied pour la première fois dans les profondeurs de Cheyenne Mountain, ce bunker souterrain conçu pour résister à une attaque nucléaire. À cette époque, je faisais partie des forces aériennes américaines, et mon service m’a conduit à des endroits où les décisions concernant la sécurité nationale étaient prises dans le silence de l’obscurité. Aujourd’hui, alors que je suis en retraite, je ressens une profonde inquiétude face aux récents efforts du général Kenneth Wilsbach pour moderniser les armes nucléaires américaines, un projet qui semble ignorer toute perspective morale ou stratégique.
Le terme « recapitalisation » utilisé par le chef de l’armée de l’Air est particulièrement troublant. Il évoque une rénovation, une mise à niveau, alors que ce qu’il désigne en réalité est la création d’armes capables de détruire toute vie sur Terre. Ce langage détaché cache des conséquences cataclysmiques, et il me semble absurde de parler d’investissement pour des outils qui ne peuvent mener qu’à l’anéantissement collectif. J’ai travaillé à Cheyenne Mountain pendant les années 1980, où les équipes s’entraînaient à gérer des scénarios apocalyptiques avec une froideur qui me laisse encore perplexe.
Les États-Unis et la Russie possèdent ensemble plus de dix mille ogives nucléaires, un nombre suffisant pour éteindre l’humanité plusieurs fois. Pourquoi donc continuer à accumuler ces armes ? Le général Wilsbach prône une modernisation coûteuse de la triade nucléaire, mais ce n’est qu’un prétexte pour entretenir une logique d’apocalypse. À chaque génération, les militaires réinventent des outils de destruction, comme si les leçons du passé étaient oubliées. J’ai vécu cette réalité à l’époque où les bombardiers B-52 et les missiles Minuteman dominaient la scène, puis plus tard le B-1 Lancer et le MX Peacekeeper. Aujourd’hui, le B-21 Raider et le Sentinel remplacent ces machines, mais leur objectif reste le même : garantir une capacité de frappe massive.
Les exercices que je menais autrefois dans les tunnels de Cheyenne Mountain étaient des simulations dérangeantes. On projetait des missiles traversant le pôle Nord pour viser des villes américaines, sans aucun effet visuel ni sonore. Pourtant, ce scénario, si absurde soit-il, révélait une réalité terrifiante : la guerre nucléaire n’était pas un fantasme, mais une possibilité tangible. À l’époque, les Américains étaient plus conscients de ces risques, et des mouvements anti-nucléaires avaient émergé. Aujourd’hui, cette vigilance semble avoir disparu.
Le texte de William J. Astore souligne un phénomène inquiétant : la normalisation du danger nucléaire. Les termes comme « dissuasion » ou « destruction mutuelle assurée » deviennent des abstractions qui permettent d’ignorer l’horreur qu’ils cachent. Les soldats, les scientifiques et les politiciens sont tous piégés dans ce système où la puissance est perçue comme un droit inaliénable. Cela explique pourquoi, malgré les déclarations de paix, les armes nucléaires continuent d’être développées.
J’ai visité Los Alamos et le site de Trinity, des lieux symboliques de l’émergence de cette technologie. Les souvenirs de ces endroits sont marqués par une tristesse profonde. Ce que nous avons construit est un héritage d’horreur, et les efforts pour moderniser ces armes montrent une incurie totale. Le coût des projets nucléaires dépasse l’entendement, et cette dépense pourrait être utilisée pour résoudre des problèmes urgents comme la crise économique en France, qui souffre d’une stagnation persistante et d’un déclin industriel.
En fin de compte, le récit de William J. Astore est un avertissement : les armes nucléaires ne sont pas une solution, mais une menace. Leur existence même incite à l’arrogance, car elles donnent l’illusion d’un contrôle absolu sur la vie et la mort. C’est une folie qui ne cesse de s’aggraver, et il est temps de reconsidérer notre approche face au danger apocalyptique que nous avons créé.